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Point de vue

La Cimade et les photographes

Olivier Aubert, photographe et journaliste indépendant, a envoyé un courrier à la Cimade, à propos de l’appel à projet photographique qu’elle a lancé en juin dernier. Sa lettre illustre les nombreux problèmes auxquels sont fréquemment confrontés les photographes.

L'appel à projet est disponible ci-après : www.cimade.org/nouvelles/3899-La-Cimade-lance-un-appel---projet-photographique-

« Bonjour,
 
J'ai pris connaissance de votre appel à projet photographique concernant un travail existant ou en cours pour construire une exposition susceptible d'être présentée dans le cadre du festival «Migrant'scène 2012 » à Paris et dans une quarantaine de villes françaises. La Cimade propose une rémunération forfaitaire de 1500 euros en droits d'auteur pour cette cession de droits non limitée dans le temps.
 
Comment ne pas s'étonner du montant d'une telle rémunération au regard de la somme de travail et de compétence nécessaire à la réalisation d'une telle exposition ?
 
Le thème de votre appel à projet concerne la mer, les migrations et l'hospitalité aux frontières méditerranéennes (Tunisie, Maroc, Algérie etc...) et sud de l'Europe (Italie, Grèce, Espagne etc...) des zones géographiques loin d'être accessibles avec des tickets de métro. Pour la réalisation des prises de vues, le photographe aura dû se documenter, prendre des contacts, financer ses voyages (avion, train, bateau, hébergement, alimentation), mais également prendre en charge ses frais techniques, la post-production des prises de vue (sélection et choix des photos, travail sur les fichiers : contraste, luminosité, colorimétrie, saturations etc...).
Pour information les barèmes indicatifs datant de 2010 émanant de l'UPP (Union des Photographes Professionnels) préconisent une somme de l'ordre de 2000 euros pour une présentation d'un mois dans un musée, une mairie, une bibliothèque ou une maison de la culture et de 1300 euros lorsqu'il s'agir d'une MJC.

Comment imaginer comme décente cette somme de 1500 euros pour exposer à Paris et dans une quarantaine de lieux, à plus forte raison quand cette cession de droits peut être élargie à vos partenaires européens, maghrébins et l'exposition présentée sur le web ?
La Cimade ne défend t-elle pas des valeurs de justice, de fraternité, de solidarité, préconisant de « traiter l’autre comme soi-même » ?
La Cimade ne se mobilise-t-elle pas pour la défense des droits ?
Qu'en est-il des droits de photographes ? 
Comment imaginer que votre association de solidarité « chargée par les pouvoirs publics d'une mission d'accompagnement et de défense des droits des étrangers contraints de quitter le territoire », une association qui fonctionne en partie sur des financements publics de l'État, des collectivités territoriales, locales et régionales, et des dons de citoyens, se sente légitime à proposer une rétribution si éloignée de toute notion de « rémunération décente » ?
Votre appel à projet n'est-il pas le révélateur de l'intégration des fondements de l'exploitation ultra-libérale ? 
Le besoin des photographes de visibilité, leur recherche de notoriété, leur désir de témoigner peuvent-ils justifier de telles conditions ?

Les photographes très majoritairement indépendants, précaires et non salariés ont eux aussi besoin de gagner leur vie décemment c’est-à-dire de se nourrir, de se soigner, de se loger, d'assurer l'éducation de leurs enfants. 
Comment, dès lors, ne pas faire un parallèle avec la « compétitivité » par le bas à laquelle sont quotidiennement soumis les migrants que vous défendez, contraints d'accepter des conditions de travail et des rémunérations dérisoires pour survivre ?
 
Il y a 20 ans, une association de solidarité aurait conçu un projet et cherché celui ou ceux les plus à même de le réaliser. Elle aurait établi un budget respectueux d'une juste rémunération du photographe prenant en compte les tarifs, barèmes, règles et usages en vigueur dans la profession. Elle aurait pris en charge les frais de déplacement et les frais techniques et, le cas échéant, aurait cherché des financements complémentaires afin de se comporter en « employeur » correct et responsable.
 
En 2006, j'ai activement participé, avec deux autres photographes, à la dernière réalisation d'exposition d'envergure commandée par la Cimade, l'exposition « Ceci n'est pas une prison », sur les centres de rétention en France, conçue suivant ce modèle avec le soutien de l'ACAT, du CCFD, de la Fondation de France et de la Fondation Emmaus.
 
Contrairement au contrat signé et malgré nos demandes répétées, nous n'avons jamais été informés des dates et des lieux où étaient présentées ou publiées nos photographies alors que nous avions fait l'effort d'accepter une rémunération représentant 50 % des tarifs pratiqués par la profession.
 
N'est-il pas temps pour la Cimade de réagir pour que la négligence et l'exploitation des photographes ne deviennent pas une marque de fabrique ?
 
À l'argument de participation ou d'implication « citoyenne », « solidaire », « engagée » que vous ne manquerez pas d'agiter pour détourner toute critique, je vous retournerai la question à vous, qui salariés d'une association bénéficiez de congés payés, d'une sécurité sociale et de rémunérations qui, si elles sont loin d'être mirobolantes, correspondent certainement à des grilles reconnaissant vos compétences, vos savoir-faire, vos diplômes et votre ancienneté dans vos professions.
 
C'est pourquoi loin de répondre à votre appel à projet par une proposition concrète, je compte bien tirer la sonnette d'alarme sur le décalage entre vos pratiques et les valeurs que vous défendez, ainsi que sur les dérives et les risques pour la profession de photographe que votre appel à projet représente. »
 
Olivier AUBERT,
Photographe et journaliste indépendant
o.aubert@free.fr

Catégorie : Point de vue | Date de publication : 20/07/2012


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