Point de vue

Au revoir, Madame

 
Martine Franck/Magnum Photos
 
 
Je me souviendrai toujours de la première fois où j’ai vu Martine Franck.

 
De ce jour de 1978 où elle m’a donné une belle leçon de photographie. A moi, et à une bonne trentaine de mes semblables.
 
Patrick Modiano venait d’obtenir le prix Goncourt. Dans les locaux du restaurant Drouant à Paris, le timidissime auteur faisait face à une troupe de confrères parmi lesquels se trouvait le débutant que j’étais alors. Soudain surgit cette femme aux longs cheveux bruns, tenant nonchalemment un Leica à bout de bras, tandis que nous nous bousculions pour approcher du lauréat terrorisé clignant des paupières sous les flashes, les plus dégourdis d’entre nous hurlant : « Patriiick ! » pour tenter de capter le regard de l’écrivain. Martine se coula aisément derrière lui, occupant une place que personne n’aurait songé à lui disputer. Elle photographia Modiano livré à l’avidité de nos objectifs. Son dos désarmé, et nous autres, entassés dans cette petite pièce, face à lui, les micros tendus, les flashes, les caméras. Une grande photo.
 
Après quoi elle nous adressa un clin d’œil et disparut en souriant, entraînant le lauréat dans son sillage. Lorsque sa photo fut publiée, confirmation me fut donnée de la leçon apprise ce jour-là, sur l’importance de la distance et du point de vue en photographie.
 
Martine ne fut pas seulement l’épouse d’Henri Cartier-Bresson, il s’en faut de beaucoup. Elle fut, d’abord à Viva puis à Magnum, une grande photographe, et une grande dame de la photographie. Une militante assidue de l’Anjrpc, toujours à nos côtés, et qui jamais ne compta son temps au long des années où elle fut membre de notre conseil d’administration. Peu importait son rang dans notre communauté. Aux côtés des plus modestes comme des plus distingués, souvent jusque tard dans la nuit, elle passa nombre de soirées dans l’atelier de Roger Pic où se tenaient nos réunions, luttant pour faire valoir nos droits. Elle fut des batailles contre les procédures abusives en droit à l’image, et de bien d’autres encore.
 
L’une des toutes dernières fois où je la croisai à la sortie de la fondation HCB dont elle fut l’artisan, elle s’inquiétait encore pour notre profession.
 
Jamais je n’oublierai non plus le banquet d’adieu à Henri Cartier-Bresson, donné au théâtre de la Cartoucherie, chez Ariane Mnouchkine, la vieille complice de Martine, avec laquelle elle avait également mené tant de combats, signé tant de pétitions. Sa dignité, son humour, quand elle parla d’Henri comme « le plus énervé et le plus impatients des bouddhistes que la Terre ait jamais porté », m’habitent encore.
 
De Martine Franck nous restent ses photographies, portraits d’écrivains, de vieilles dames et de jeunes filles, sensibles, toujours, et cet éclat dans le regard, cette intelligence, cette pétillante malice, comme un sourire dans l’oeil. Au revoir, Madame.
 
Patrick Bard

Catégorie : Point de vue | Date de publication : 03/09/2012


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