Nous sommes toujours vivants !
Dans un long communiqué diffusé sur le web (lire ici) et intitulé : Les photographes sont morts, vive les photographes, Simone Mazer, Vice-Présidente des opérations France et Amérique Latine d’iStockphoto, explique que les MicroStocks (banque d’images à bas prix) sont une évolution inéluctable du marché de la photographie. La surabondance des photographies produites, les avancées technologiques, la loi de l’offre et de la demande, bref, nous n’y pouvons rien, et tant mieux, car grâce aux microstocks (et surtout grâce à istock !) les bons photographes vont pouvoir continuer à vivre de leur métier.
L'Union de Photographes Professionnels a souvent insisté sur l’aspect illégal en regard du CPI de l’appellation « libres de droits » que mettent en avant les microstocks.
Illégal car aucune œuvre n’est libre de droits. Ce terme est avant tout un slogan publicitaire et mensonger pour attirer le client, en lui faisant croire que les photos achetées lui appartiendront. Ce n’est pas vrai puisque si la cession est presque illimitée, un contrat obscur la définit quand même interdisant par exemple la revente à un tiers.
Illégalité par rapport au Code Civil vu l’absence de prix « réel et sérieux » qui accompagne ces cessions de droits.
Illégalité par rapport au Code du travail avec le système assez opaque de micro-paiement à des milliers de contributeurs pour lesquels il est difficile de contrôler ce qui est déclaré ou pas et ce qui échappe aux charges sociales de notre pays en jouant sur l'extra- territorialité.
Mais il est toujours utile aussi d’informer sur les dégâts causés par les microstocks d’un point de vue économique et expliquer en quoi le microstock est le pire ennemi du photographe.
Nous sommes tous d’accord sur un constat : la technologie de la photo numérique et le réseau Internet ont permis à tous les amateurs de photographie d’améliorer la qualité technique de leurs images et de diffuser celles-ci à travers le monde d’un simple clic. La production de photos s’en est trouvée centuplée, entrainant une hausse considérable de l’offre disponible. Il ne faut pas croire cependant que faire une photo « exploitable » soit tellement plus simple qu’avant. Certes, plus de pellicules à acheter, plus de travail ou de sous-traitance de laboratoire, mais ces contraintes ont été remplacées par l’achat plus fréquent de matériel photo et informatique, et un temps important consacré à ce que qu’on appelle la post-production : retouche chromatique, indexation des images. Avec l’argentique, ce travail était en général celui de spécialistes comme le photograveur ou l’iconographe.
Donc la révolution technologique entraîne aussi plus d’investissement et plus de travail, que l’on soit amateur ou professionnel !
En voulant défendre un mode de rémunération juste pour les photographes, nous nous faisons souvent traiter de nostalgiques ou dinosaures par nos adversaires. Mais les nouvelles technologies et la modernité ont bon dos pour justifier les pratiques les plus injustes, les amalgames et la mauvaise foi.
Ainsi, on compare souvent le problème du droit d’auteur des photographes à celui des musiciens : on peut bien télécharger des chansons à 1 euro, pourquoi pas des photos ? En oubliant une chose essentielle : quand je télécharge une musique pour 1 euro, je l’utilise pour mon usage personnel.
Or les images des microstocks sont cédées à ces tarifs dérisoires aussi pour des usages commerciaux et publicitaires.
Et si la marque XYZ veut utiliser la même musique pour un usage publicitaire ou une simple diffusion publique, la somme à payer pour les droits d’auteur n’aura plus rien à voir.
Comme dit plus haut, l’offre photographique a explosé et ceci justifie en soi pour certains l’existence des microstocks et de ces tarifs ridicules: la loi de l'offre et de la demande. Mais le marché des microstocks n’obéit aucunement à cette loi :
le fameux point d’équilibre qui doit permettre au marché de fonctionner (le juste prix auquel les producteurs peuvent continuer à produire et les acheteurs à acheter en quantité suffisante) n’existe plus car la concurrence est faussée : une grande partie des producteurs d'images en microstock (les amateurs) n'en font pas une activité professionnelle et produisent à perte, une autre partie réside dans des pays à moindre niveau de vie. C'est une véritable concurrence déloyale.
Nous voyons actuellement des situations absolument insensées où dans un même ouvrage d’édition ou une brochure publicitaire, se côtoient des photos payées dans une fourchette de prix de 1 à 1000 selon qu’elles aient été achetées 0,25 euro à un microstock ou 250 € à un photographe (ou une agence traditionnelle). Cette fourchette pouvant être plus grande dans le cas de campagnes publicitaires. Je ne connais pas d’autre secteur d’activités qui connaît cette situation. Bien entendu, les magazines et annonceurs en profitent grassement, mais comment un photographe peut-il vivre en cédant sa photo pour 1 euro ?
A cette question, les défenseurs des microstocks ont une réponse. Ou plutôt deux noms. Toujours les mêmes, depuis des années maintenant. Yuri Arcurs et Lise Gagné. Les heureux gagnants. Les modèles stakhanovistes de la nouvelle économie « microstockienne ». Les photographes vendent beaucoup, beaucoup moins cher mais leurs photos sont vendues des milliers de fois dans le monde entier. Mais ce qui est vrai pour une poignée de photographes ne l’est pas pour les dizaines de milliers de « contributeurs » amateurs qui gagnent une poignée d’euros par an. Pour une photo téléchargée 1000 fois, il y en a des millions téléchargées une ou 2 fois. Elles ne rapporteront quasiment rien à leur auteur. Mais beaucoup aux propriétaires des microstocks.
Et la vérité est là, très loin du discours racoleur de Simone Mazer : les investisseurs propriétaires de ces sociétés se moquent du devenir des auteurs, le marché de l’image sur internet n'est pour eux qu'une nouvelle source de profit immédiat. Le microstock est en fait un vrai piège à photographes trop naïfs ou trop ignorants. 100 millions de $ de chiffres d’affaires pour Fotolia en 2010, sans doute bien plus pour Istockphoto. Ce qui était à l’origine un site de partage de photos pour webmasters fauchés est devenu un monstre hybride avec 4 ou 5 microstocks mondiaux qui se partagent le marché et inondent tous les supports éditoriaux et publicitaires, laminant les agences de photos traditionnelles et les auteurs photographes en pratiquant des tarifs irrationnels.
Le plus grave dans tout cela est la dévalorisation totale de l’acte photographique. A partir du moment où un client prend l’habitude de pouvoir acheter les droits (d’une manière quasi illimitée en plus) sur une photographie pour moins d’1 euro, comment voulez vous qu’un photographe professionnel puisse négocier des tarifs qui lui permettent de continuer à vivre de son métier. Cette dévalorisation ne concerne plus seulement le secteur de l’illustration mais s'étend à tous les domaines photographiques.
Cet effondrement des prix, associé à la notion illégale mais trop largement répandue de « libre de droits », place tous ceux qui veulent vivre de la photographie dans une situation dramatique. Avec les microstocks, le prix d’une photographie n’a plus aucun lien avec son coût de production. Il n'a aucun lien non plus avec la valeur ajoutée que peut amener une image dans la communication éditoriale ou publicitaire. On est dans l’absurde, l’incohérence.
En 2010, 30 % des auteurs photographes affiliés à l'Agessa sont en dessous du seuil d'affiliation : ils gagnent moins de 8000 € par an. Ils étaient 20% dans ce cas il y a dix ans.
Les tarifs pratiqués jusqu’à présent dans le domaine de la photographie avaient comme fondement le droit d’auteur et sa notion équitable de proportionnalité : plus une photo est diffusée, plus son auteur doit bénéficier des revenus qu’elle engendre. Cette notion a complètement disparu avec les microstocks puisque l’acheteur peut utiliser la photo presque sans limite en l’ayant payée de surcroît un prix dérisoire.
Les photographes, amoureux de leur métier, ne comptent surtout pas sur Mme Nicole Mazer et ses bons conseils pour continuer à vivre. Professionnels, nous sommes en permanence à l’écoute de nos clients et sommes pleinement conscients que les nouveaux modes de diffusion impliquent de s’adapter, trouver de nouvelles solutions. Et nous nous adaptons quotidiennement. Mais nous refusons que cette révolution numérique aux enjeux économiques importants profite seulement aux diffuseurs d’images et aux intermédiaires. Les créateurs d’images doivent être protégés.
Une solution est le simple respect du droit d’auteur. Véritable « bouclier social », le droit d’auteur, s’il est respecté, permet à tous les photographes, qu’ils soient amateurs ou professionnels, de pouvoir travailler et continuer à créer.
Le mépris de la loi resté impuni, l’absence totale de régulation dans ce domaine que l'UPP réclame depuis des années nous a amené à une situation sans précédent qui met en péril l'avenir de la photographie professionnelle.
Demander un barème minimum pour la publication des photos ? Créer de nouvelles lois pour faire respecter la loi ? Réglementer la profession de photographe ? Des revendications existent, des pistes et des solutions peuvent être proposées mais la première des choses que chaque photographe, amateur ou professionnel, doit pouvoir imposer est le respect de son travail.
Henri Comte - Photographe et membre du conseil d'administration de l'UPP
Catégorie : Point de vue | Date de publication : 19/10/2011
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